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« À Turin, en 1889, Nietzsche enlaça un cheval d’attelage épuisé puis perdit la raison. Quelque part, dans la campagne : un fermier, sa fille, une charrette et le vieux cheval. Dehors le vent se lève. »

Le cheval de Turin sera le dernier film de Béla Tarr. Son œuvre ultime, la boucle cinématographique qui marquera la fin de son histoire. Selon Jacques Rancière, les films de Béla Tarr tracent inlassablement le même mouvement comme « un voyage avec un retour au point de départ ». Le cheval de Turin est une traversée elliptique, du partir/revenir et de la vie qui ne mène au final que vers la mort. En somme, on assiste, presque impuissant, à une esquisse hostile, voire antinomique,  du réel qui se dresse sans parenthèses entre les jours inanimés et désincarnés qui se suivent. La vie se trace un chemin immobile dans chacune des heures qui passent et recommence encore et encore. La qualité dramatique des plans séquences agrippe, empoigne, déchire. Tarr engendre un suspense de tous les instants, un suspense qui transperce le quotidien et qui transforme l’invisible en un « tout » puissant et exhaustif qui place tous les sens en éveils.

Si Tarr cherche à « saisir le sens de la vie dans sa réalité temporelle », le récepteur est, quant à lui, hypnotisé par l’instant.  On succombe, on est pris au piège, il devient impossible de détourner le regard de ces plans semi-fixes. Les codes sont transgressés. Pourtant,  on sait qu’il ne se passera jamais rien, mais on se perd dans l’abîme sensoriel qu’est cette forteresse du septième art.

La routine du jour UN est identique à celle du jour DEUX et ainsi de suite… Nous sommes devant une nature inerte, qui tente un dernier geste vers la vie. Ah ! Et ces gestes, d’une précision désarmante : se vêtir, se dévêtir, rentrer, sortir… Puis cette même pomme de terre, tous les jours cette même pomme de terre qui s’enfume inlassablement dans un décor glacial et sans âme.

Il suffit de regarder le film comme la caméra observe subtilement la scène, un peu en retrait, à l’abri des regards, tel un voyeur qui contemple la vie par la fenêtre derrière l’épaule du personnage qui fixe l’horizon comme si quelque chose allait un jour surgir de cette étendue de vide. La fenêtre donne sur  cet arbre triste perdu au milieu de nulle part, qui résiste à la cruauté des vents assourdissants, soufflant sans cesse, comme un désespoir réfractaire à toute forme de vie. Rien ne change, tout est un perpétuel recommencement, une abnégation, une antithèse à la futilité. Les heures et les jours se confondent sans cesse.  L’harmonie est sublime. Les visages des personnages sont d’anonymes visions de « l’humanité déshumanisée ».  Tarr se demande « Qu’est-il donc arrivé au cheval ? » Le spectateur se demande : qu’est-il donc arrivé à la vie ? Qui, par une cruauté passive a ramené l’homme à la folie, à la folie des hommes, à celle de Nietzsche, à celle de Tarr. Cette folie perpétuelle qui nous ramène constamment à la nôtre, à notre folie obscure et souvent sans visage. La vie semble être un puits qui se vide se son eau, un équilibre constant et fragile entre l’existence et le trépas. Le cheval et Nietzsche ne sont peut-être qu’une seule et même entité, obsédés par la fatalité.

Le temps est suspendu, à l’image du temps scellé de Tarkovski. Le film est magistral. En fait, le visionnement est une expérience charnelle qui se perd dans une temporalité plus réelle que la vie elle-même. Le noir et le blanc (une grisaille floue et une lumière insoumise) forment une promesse d’envoûtement, qui se glisse à travers tous les rituels quasi protocolaires sous tenant une tension constante tout en octroyant à l’imprévisible une impossible place dans le prévisible. Le cheval de Turin est une nature morte, un sentiment d’urgence dans l’immobilité.

Au sixième jour : il y a le premier jour, puis le jour suivant, il y a le silence, puis il y a la mort… Le silence de la mort.

Marie-France Latreille

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Cet article a été publié le samedi 9 juin 2012 à 5:19 et est classé dans Cinéma International, Mon Grain De Sel. Vous pouvez en suivre les commentaires par le biais du flux RSS 2.0. Vous pouvez laisser un commentaire, ou faire un trackback depuis votre propre site.



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