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Troisième long métrage de Xavier Dolan, Laurence Anyways semble inscrire la signature de l’auteur dans une continuité qui devient de plus en plus cohérente. L’expérimentation maladroite de ses premiers films semble s’estomper pour céder la place à une structure d’ensemble plus homogène ainsi qu’à un rythme d’ensemble davantage orchestré. Alors que l’intertextualité se glisse plus harmonieusement dans le film, par des citations appartenant à l’histoire de l’art et de la littérature, la maîtrise du médium cinéma permet également un discours sur le monde plus senti et un tantinet moins hyperonyme.

Laurence Alia, mi-trentaine, émerge, à bout de souffle, après être resté trop longtemps sous la surface de l’eau. L’image est très forte, toute sa vie, il a respiré dans le corps d’un homme alors que sa tête et son cœur se débattaient à contresens, dans l’espoir d’être enfin ce qu’ils ont toujours été, des « organes » féminins. Le bonheur partagé avec la femme qu’il aimait ne pouvant rien y changer, c’est, du jour au lendemain, dans la peau d’une femme, qu’il va choisir de poursuivre le reste de sa vie pour enfin exister. Pour devenir, pour ÊTRE. Fred, son amoureuse, choisira de poursuivre (ou de reconstruire) leur aventure complice, pour le meilleur et pour le pire. Le film se déroule lentement, entre éclipses et ralentis (typiques de l’œuvre de Dolan) comme une silhouette toute en finesse déambulant au travers d’un écran de fumé  dans les rues vaporeuses du centre-ville, vêtue d’un tailleur bleu ciel. Dès lors, le regard du personnage plonge directement et à maintes reprises directement et avec une très grande intensité dans celui du spectateur qui le regarde autant que ce dernier se regarde lui-même.

La métaphore du désir d’être soi-même, est ainsi très percutante. Elle rejoint les mots de Jacques Brault « On n’échappe au désir que pour être repris par le désir.» Refréner un désir plus grand que soi, c’est avant tout tenter de se mentir à soi-même. Le paradigme des tentatives « d’auto sabotages » est gravé à l’intérieur même des limites du courage des êtres humains. Parce que dans tout ce qu’il y a de plus sournois, le désir d’être et de ressentir les choses est toujours et encore une force contre laquelle il est difficile de lutter ou d’échapper même si, paradoxalement, la peur d’y plonger fout encore plus la trouille. Conséquemment, l’enchaînement parois perfide, des liens qui se créent un à la fois peuvent, à tout moment, rompre le cours habituel et l’équilibre si parfaitement entretenu par le tout social. Cet équilibre instable à travers lequel les gens tentent de nous faire refléter (et non réfléchir) ce que nous ne sommes pas ou ce qu’ils nous souhaiteraient être. Désir, encore, désirer et désirant, pour souffler  habilement sur les envies qu’on complexifie au lieu d’apprivoiser.

Fidèle à son habitude, Dolan nous offre une bande sonore audacieuse et fascinante. De « Baisse un peu l’abat-jour » en passant par Julie Masse, Beethoven et Jean Leloup, c’est bercé par cette étrange chronologie musicale que nous traverserons ici dix années dans la vie des personnages. La musique se fait héroïne comme toute la nostalgie d’une époque totalement assumée. Dolan signe aussi la création des costumes, toujours aussi éclatés, baroques et singuliers. La recherche stylistique et plastique des réalisations de l’auteur sont plus élaborés que jamais. Étrangement, il pourrait s’y perdre mais le contraire opère et on s’y retrouve pour danser au travers des filets de lumières rouges. Sous l’œil du réalisateur, tout ce qui a constitué les horreurs vestimentaires (et déco) des années 90, se permutent en quelque chose d’étonnant, qui scintille de justesse et d’éclats. En outre, ce souci de l’esthétique donne lieu à quelques plans d’une étonnante beauté poétique comme cette sublime pluie de vêtements qui tombe sur l’île aux noirs.

Certaines répliques très fortes nous font oublier que le film, du long de ses 2h 40, sombre dans une étendue temporelle parfois interminable. Le doux flirtant avec l’amer. La direction d’acteur laisse parfois à désirer créant du coup un déséquilibre parfois dérangeant dans le jeu des acteurs qui pourtant se donnent corps et âme pour faire exister les personnages. Toutefois, les personnages sont tous d’une immense beauté. Ils semblent outrepasser le simple fait d’exister en incarnant une « surexistence » même si au final, tout ceci n’apporte finalement pas toujours quelque chose à l’ensemble brisant même quelques fois la dynamique. On aime particulièrement le groupe des « cinq Rose » avec une mention spéciale pour le jeu d’Emmanuel Schwartz et la participation de Nathalie Baye, magnifique, dans le rôle de la mère de Laurence.

Finalement, peut-être que la satisfaction d’être soi-même se trouve dans la lueur d’une lampe ornée d’un petit canard en verre… Dans l’éclairage doux et subtil des désirs de folies enfin partagées et dans l’ombre projetée qui défie toute tentative de juger des apparences.

Marie-France Latreille

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Cet article a été publié le vendredi 18 mai 2012 à 5:53 et est classé dans Mon Grain De Sel, Productions québécoises. Vous pouvez en suivre les commentaires par le biais du flux RSS 2.0. Vous pouvez laisser un commentaire, ou faire un trackback depuis votre propre site.



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